Le quai de pierre
Le quai de pierre longeait la rivière à l’entrée du bourg. L’hiver, il était presque désert. L’été, quelques promeneurs s’y attardaient, mais le reste du temps, seuls les reflets de l’eau et le vent y circulaient librement. Depuis l’enfance, Camille avait l’habitude d’y venir s’asseoir, surtout les jours où elle avait besoin de réfléchir. Sa grand-mère disait que l’eau emportait les pensées trop lourdes, à condition de les lui confier sans mentir.
Ce matin-là, Camille n’était pas venue pour rêver. Elle tenait dans son sac une enveloppe reçue la veille, envoyée d’une ville qu’elle connaissait à peine. L’écriture lui avait d’abord semblé étrangère, puis quelque chose dans l’inclinaison des lettres l’avait troublée. Elle avait reconnu, presque malgré elle, le geste d’un homme qu’elle n’avait pas revu depuis quinze ans. Son père. Celui qui était parti sans explication, laissant derrière lui une mère silencieuse et une maison devenue trop grande.

Assise sur le quai, elle hésitait à ouvrir l’enveloppe. Devant elle, la rivière coulait avec cette patience qu’ont les choses qui savent attendre. Quand enfin elle déchira le papier, elle découvrit un mot bref, presque maladroit. Il disait seulement qu’il fallait se revoir, que certaines vérités avaient été gardées trop longtemps, et qu’un détail du passé avait été déformé à dessein. Camille relut la lettre plusieurs fois. Le quai, les arbres nus, la lumière d’hiver semblaient tenir en équilibre autour d’elle.
Elle pensa à sa mère, à ses silences, à ce qu’elle avait toujours présenté comme des évidences. Rien n’était peut-être aussi simple qu’elle l’avait cru. En rentrant vers le village, elle remarqua un détail qu’elle n’avait jamais vu : au coin du vieux café, une plaque ancienne mentionnait un nom de famille identique au sien. Elle s’arrêta net. Ce nom n’était pas seulement celui de son père. C’était peut-être la clé d’une histoire que l’on avait déplacée, tordue, cachée, puis recousue tant bien que mal pour qu’elle tienne debout. Ce jour-là, Camille comprit que certaines lettres n’apportent pas des réponses. Elles ouvrent surtout des chemins.
